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lundi 11 février 2019

Bilan des 30 anneés de la commission Ecclesia Dei


 
 
Les 30 ans de la commission
Ecclesia Dei

Le 17 janvier 2019, le pape François supprimait la commission pontificale Ecclesia Dei. Créé par son prédécesseur Jean-Paul II, trois décennies plus tôt, l'organe romain chargé d'une part des relations entre le Saint-Siège et la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX) et, d'autre part, de gérer plus largement la vie des communautés traditionnelles, était intégré à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Certains y ont vu une victoire, d'autres une défaite, oubliant peut-être que la décision avait été prise dès 2017.

 

Des débuts hésitants

 

Voilà en tout cas un dicastère qui aura eu la vie courte. Qu'est-ce que trente années comparées à la longévité du très ancien Saint-Office ou à la  pluriséculaire congrégation pour les Rites ? Pourtant cette structure restreinte, composée de quelques prêtres et religieuses tout au plus, aura brillé par son activité, en préparant les actes les plus commentés du pontificat de Benoît XVI. Sa naissance dans les larmes ne sera pas passée moins inaperçue, à l'heure où les foudres romaines tombaient sur Mgr Lefebvre et où les premiers mots du Motu Proprio Ecclesia Dei l'instituant évoquaient le déchirement qui ébranlait l'institution catholique : « C'est avec beaucoup de tristesse que l'Église de Dieu a appris l'ordination épiscopale illégitime conférée le 30 juin dernier ». Nous étions à l'heure des réprobations et des anathèmes. « Désobéissance », « excommunication », « matière très grave », « acte schismatique», appel à « ne pas continuer à soutenir de quelque façon que ce soit » la FSSPX, toute la terminologie de la réprobation ecclésiale la plus poussée était réunie pour discréditer un mouvement regroupant un nombre « relativement réduit » de personnes, selon le texte[1]. À l'évidence, la teneur des sanctions comme la création d'un dicastère pour désamorcer le différend en soulignaient l'extraordinaire portée symbolique.

 

À ses débuts, la commission Ecclesia Dei n'a pas beaucoup œuvré en direction de la FSSPX. Mgr Lefebvre avait prévu que l'onde de choc provoquée par les sacres marquerait une pause dans les relations. « Pendant X années, peut-être deux ans, trois ans, je ne sais, cela sera la séparation » prévenait-il [2]. Quant aux nouvelles fondations, désireuses d'établir un lien canonique plus marqué, elles n'étaient qu'à leurs balbutiements. Aussi n'est-il pas étonnant que la mémoire des premiers présidents du nouveau dicastère soit quelque peu tombée dans l'oubli. Qui se souvient du rôle que les cardinaux Antonio Innocenti (1991-1995) ou Angelo Felici (1995-2000) y ont joué ? Peut-être le cardinal Augustin Mayer (1988-1991), parce qu'il est venu devant la cathédrale de Chartres accueillir à la Pentecôte 1991 les pèlerins de Notre-Dame-de-Chrétienté a-t-il laissé une trace plus prononcée ?

 

Le spectaculaire mandat Castrillón Hoyos

Il faut attendre l'année jubilaire en 2000 et la nomination du très zélé cardinal Dario Castrillón Hoyos pour voir la commission entrer dans une phase plus active. Les communautés relevant de sa compétence commencent à s'étoffer, les premières générations des protagonistes du Concile viennent à se clairsemer. Mais c'est surtout l'ouverture des basiliques romaines au pèlerinage de la FSSPX et l'audience accordée par Jean-Paul II à Mgr Bernard Fellay, qui viennent mettre un terme aux douze années de plomb qui viennent de s'achever. La décennie des années 2000 va alors marquer un véritable bouleversement pour la mouvance traditionnelle et un revirement des esprits. Alors qu'au tournant du millénaire, il n'était même pas envisageable de laisser les prêtres diocésains célébrer la messe traditionnelle, si ce n'est de façon exceptionnelle, tandis que la levée des sanctions pesant sur les évêques de la FSSPX n'était imaginée qu'en échange de conditions, ces demandes deviennent au bout de quelques années des réalités. Le franc-parler du cardinal colombien n'y fut pas pour rien. Son courage a également porté des fruits. Ainsi le 25 mai 2003, il célèbre en grande pompe, en présence de plusieurs de ses confrères, une messe pontificale selon le missel traditionnel en la basilique Sainte-Marie-Majeure. Deux ans plus tard, ses propos marquent un changement d'attitude du Saint-Siège lorsqu'il explique qu'avec la FSSPX, « la communion existe » et qu'il ne s'agit que de la rendre plus parfaite[3]. Désormais, l'ostracisme de la messe traditionnelle s'effondre. En juillet 2007, quelques jours avant la disparition du cardinal archevêque de Paris, Jean-Marie Lustiger, symbole de toute une génération, Benoît XVI accorde à tout prêtre du monde la possibilité de célébrer la messe selon les anciens livres, replaçant le nouveau missel à égalité avec l'ancien. Deux ans plus tard, les sanctions qui pesaient contre les évêques de la Fraternité Saint-Pie X s'effacent d'un coup de crayon. Depuis plusieurs mois, il en était question. Par le vœu du pape et par la suggestion répétée du cardinal Castrillón Hoyos, les excommunications s'envolent. Depuis cette date, on ne parle même plus de suspens a divinis.

Néanmoins, dans les textes, le pape bavarois garde une certaine réserve. En 2009, dans le Motu Proprio Ecclesiae Unitatem, il rappelle le caractère « illicite » des sacres, évoquant une « fracture », et une « division » de la part de la FSSPX, confirmant que « ses ministres ne peuvent exercer de façon légitime aucun ministère »[4]. Si les mentalités sont profondément changées, un chemin reste à parcourir et les portes des églises demeurent closes pour un clergé dont le statut demeure à définir. Dans les faits, cependant, les barrières commencent à tomber devant l'exagération des proscriptions tombées vingt ans plus tôt.

 

Mgr Pozzo et l'enracinement du monde traditionnel

À cette époque, le cardinal doit quitter la scène compte tenu de son âge. Selon le souhait de Benoît XVI, la commission est rattachée à la congrégation pour la Doctrine de la Foi et elle perd, d'une certaine façon, son autonomie. C'est Mgr Guido Pozzo qui, dès lors, préside à ses destinées. Certes, on aurait pu craindre une perte d'audience du monde traditionnel dans la mesure où le dicastère devenait une sous-commission et où un simple prélat de curie plutôt qu'un cardinal était chargé de cette mouvance. Après la polémique sur le préservatif, la deuxième partie du pontificat du pape Ratzinger s'avère d'ailleurs moins riche en effets d'annonces. Mais c'était sans compter sur la dynamique que véhiculait le traditionalisme. Avec l'accession au trône du déconcertant pape François, le secrétaire de la commission va être dépassé par les décisions du pontife lui-même. Donner des pouvoirs canoniques aux prêtres de la FSSPX pour confesser ou célébrer les mariages ? Mgr Pozzo n'y avait sans doute pas pensé. Et en séance plénière les cardinaux membres de la congrégation pour la Doctrine de la Foi s'y sont largement opposés. Qu'importe, le pontife argentin l'avait souhaité et donc décidé. L'œuvre de Mgr Lefebvre allait voir son statut se constituer par morceaux. Dans le même temps, les communautés régularisées ont continué à accroître leur influence et sous le pontificat actuel, l'Institut du Christ-Roi a été pérennisé de façon définitive.

 

Le 17 janvier 2019, le Motu Proprio Da oltre trent'anni manifeste l'apaisement. Il n'est plus question de rupture ou de persécution. « Les instituts et les communautés religieuses qui célèbrent généralement sous une forme extraordinaire ont aujourd'hui trouvé leur propre stabilité » dit le texte qui, loin de mépriser les troupes insignifiantes que croyait voir le texte de 1988, reconnaît au contraire leur nombre[5]. La structure d'Ecclesia Dei rattachée depuis dix ans à la Congrégation change peu. Elle conserve son fonctionnement, ses prérogatives et son personnel. De sous-commission qu'elle était, elle devient une section. Le grand changement touche surtout la personne de son président – le nouveau responsable n'étant pas connu – mais il est à relativiser quand on considère que ces dernières années le pape a largement devancé les initiatives de Mgr Pozzo. Sans doute l'édulcoration de la morale chrétienne ou la vision politique datée du pape en matière de politique migratoire ou d'écologie laissent-elles un goût amer à tous ceux qui aspirent à une restauration de l'identité chrétienne en Occident. Néanmoins, faire du pontife régnant un ennemi acharné du traditionalisme en l'assimilant aux persécuteurs des années 1970 serait un évident raccourci. Se focaliser sur le cas de l'ordre de Malte qui n'a rien de traditionnel ou celui des Franciscains de l'Immaculée, qui constituent une communauté profondément divisée, ne permet pas de comprendre pourquoi toutes les autres communautés traditionnelles demeurent en paix quand elles ne sont pas encouragées.

La modification structurelle qui vient de s'opérer ne fait que confirmer un état de fait. Le Saint-Siège semble relativiser le danger du traditionalisme. Il n'est plus question pour la Curie d'arracher des brebis égarées ou de siphonner les troupes d'une mouvance désorientée. À part quelques exceptions, les proscriptions et anathèmes sont passés de mode. Le chemin parcouru en trente ans manifeste le travail accompli par la commission pour résorber le différend entre les hommes d'Église et le monde traditionnel. Et à travers cet organe et derrière ces hommes, ce sont les papes eux-mêmes qui ont agi, avec toujours plus de libéralités face à un monde traditionnel porteur d'une dynamique intarissable. À l'égard de la FSSPX, le pontife actuel aura été là où ses prédécesseurs n'auraient sans doute jamais imaginé aller tandis qu'il a laissé les sociétés de vie de prêtres s'affermir au fil des années. Malgré les péripéties humaines, la grâce de l'Église agit et celle de son vicaire aussi. Et ce serait un tort d'imaginer qu'elles viendraient à s'éteindre.

 

Côme de Prévigny

 

[1] Jean-Paul II, Motu Proprio Ecclesia Dei, 2 juillet 1988.

[2] Mgr Marcel Lefebvre, conférence de presse, 15 juin 1988.

[3] Cardinal Dario Castrillón Hoyos, entretien à TV Canal 5, 13 novembre 2005.

[4] Benoît XVI, Motu Proprio Ecclesiae Unitatem, 2 juillet 2009.

[5] François, Motu Proprio Da oltre trent'anni, 17 janvier 2019.

 


Voir aussi le commentaire de l'abbé Barthe sur la suppression de la commission Ecclesia Dei dans Terres de Mission

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